Voix dissidentes sous les tropiques
- Jean-Eric Media
- 11 juil. 2025
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Écrit le 2 octobre 2022
Aujourd'hui, le peuple brésilien choisit non pas tant ce qu'il veut, mais plutôt ce dont il ne veut plus. La quatrième plus grande démocratie du monde est confrontée à une confrontation politique sans précédent. Les électeurs sont harcelés par des accusations de « voleur corrompu » et de « vermine menteuse ». Les deux principaux candidats ? Le président sortant Jair Bolsonaro et son prédécesseur Luiz Inácio Lula da Silva, plus connu sous le nom de Lula.
L'un incarne la ligne conservatrice, nationaliste et religieuse. L'autre sort de l'ombre politique, marqué par les scandales, mais renforcé par un soutien renouvelé. Cette élection est plus qu'une lutte de pouvoir nationale. Elle reflète une société profondément divisée, non seulement en termes d'inégalités économiques, mais aussi idéologiques et morales.
Un pays divisé selon des lignes de fracture morales et sociales
Le paysage politique en Amérique latine est plus profondément divisé qu'en Europe. Alors que la frontière entre gauche et droite s'estompe de plus en plus en Occident, le clivage idéologique au Brésil demeure marqué. Bolsonaro, ancien capitaine de l'armée, représente un bloc conservateur qui met en garde contre une dictature de gauche. Lula, dirigeant syndical et ancien président, rétorque que Bolsonaro est nostalgique du régime militaire qui a pris fin en 1985.
Les deux camps utilisent leur passé pour dénoncer l'autre. Lula a été emprisonné pour corruption, mais acquitté pour vices de procédure. Bolsonaro, lui-même accusé de corruption liée à l'approvisionnement en vaccins contre le coronavirus, se dit victime d'un complot de gauche. Il en résulte une campagne toxique, où les deux candidats misent principalement sur la peur et la méfiance.
La forêt amazonienne comme baromètre géopolitique
L'un des sujets les plus controversés est la forêt tropicale. Sous Bolsonaro, la déforestation a augmenté de 73 %. Il a assoupli les lois environnementales et réduit les budgets consacrés à la protection des forêts. Sa défense : la croissance économique et l'emploi pour les communautés pauvres d'Amazonie. Lula prend le contre-pied. Il promet de lutter contre l'exploitation forestière et minière illégale et souhaite donner la priorité à la politique climatique.
L'enjeu n'est pas seulement écologique, mais aussi géopolitique. La France refuse de ratifier un accord commercial avec l'Amérique du Sud tant que la déforestation se poursuit. Lula soutient l'accord, Bolsonaro s'y oppose. La forêt est donc non seulement un patrimoine national, mais aussi un champ de bataille diplomatique.
Rhétorique contre réalité
Bien que les marchés financiers brésiliens aient réagi négativement à la destitution de Lula, le pays a connu son apogée économique sous sa présidence. Sous Bolsonaro, la croissance économique a ralenti et le pays est confronté à une inflation et un chômage galopants. Néanmoins, Bolsonaro impute la responsabilité de la crise économique à des facteurs externes tels que la COVID-19 et la crise énergétique.
Les projets de réformes sociales de Lula – augmentation du salaire minimum, allocations familiales et retraite anticipée – sont salués par les Brésiliens pauvres, mais critiqués pour leur inefficacité et leur dépendance croissante. Parallèlement, Bolsonaro propose ses propres programmes de subventions, cherchant notamment à affaiblir le vote de gauche de Lula.
Religion ou morale
Le message principal de Bolsonaro est ancré dans des valeurs conservatrices : Dieu, la patrie, la famille et la liberté. Son soutien au sein du mouvement évangélique – un tiers de la population – est considérable. Il s'oppose farouchement à l'avortement, aux restrictions sur les armes à feu et à l'éducation LGBTQ+. Sa campagne présente Lula comme un antichrétien et un homme moralement dangereux.
Lula, quant à lui, promet la liberté de religion et souligne sa distance avec les régimes de gauche comme celui d'Ortega au Nicaragua. Il cherche à nouer des liens avec des croyants modérés et des citoyens progressistes. La division entre laïcs et religieux, progressistes et traditionnels, est profonde au sein des familles et des communautés.
Polarisation
Les deux candidats mènent une campagne négative, expliquant principalement pourquoi l'autre ne devrait pas être élu. De nombreux Brésiliens votent donc stratégiquement : non pas pour un candidat, mais contre leur adversaire.
Bolsonaro évoque depuis des mois des fraudes électorales. Sans preuve, il affirme que le système de vote électronique pourrait être manipulé. Des observateurs internationaux sont présents en grand nombre pour surveiller le processus. Le président lui-même affirme n'entrevoir que trois issues possibles : la prison, la mort ou la victoire.
Le sens plus large
Il est incertain que Lula obtienne aujourd'hui la majorité requise de 50 %. Un second tour est probable le 30 octobre. D'ici là, le pays restera en suspens. La polarisation actuellement visible au Brésil est symptomatique d'évolutions plus larges en Occident : méfiance croissante, fragmentation idéologique et érosion des points communs.
La question n'est pas seulement de savoir qui remportera les élections, mais aussi de savoir si le pays en acceptera le résultat. Le spectre de l'attaque du Capitole américain hante l'Amérique latine. Le résultat au Brésil aura des répercussions non seulement au niveau national, mais aussi international.



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